© photo : Gilles Coulon/Tendance Floue

La mobilité, c’est l’essence même du pastoralisme

 

Entretien avec le Dr Ibrahima Aliou

Dr Ibrahima Aliou, secrétaire général de l’Association pour la promotion de l’élevage au Sahel et en savane (Apess*), organisation dont le siège est à Ouagadougou (Burkina Faso), intervient dans treize pays en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, dans l’accompagnement des éleveurs, dans la mobilité du bétail et la facilitation de la transhumance, l’éducation et la formation professionnelle des éleveurs et fils d’éleveurs dans la région. Dans cet entretien, Dr Ibrahim Aliou fait le point des pays qui sont parvenus à encadrer, sur le plan législatif, la transhumance, mais aussi, il interpelle ceux qui sont encore à la traîne.

Est-ce que l’Apess fait une différence entre la mobilité et la transhumance ?

Il y a une légère différence. Quand on dit mobilité, ça englobe aussi le commerce du bétail. Par contre, lorsqu’on dit transhumance, ça concerne uniquement les animaux qui se déplacent à la recherche de pâturage. C’est cela la différence fondamentale. 

Aujourd’hui, la transhumance est source de conflits récurrents entre agriculteurs et éleveurs. Quelles sont les pistes de solutions pour parvenir à un règlement durable de cette situation ?

Vous faites bien de mentionner « aujourd’hui », parce que la transhumance a toujours existé, depuis la nuit des temps. Il faut dire que ce qui pose problème, c’est d’abord l’incompréhension. Beaucoup de personnes ne savent pas ce qu’est   la transhumance et pourquoi les animaux se déplacent. La mobilité fait partie du pastoralisme. C’est l’essence même du pastoralisme. Si l’animal ne peut pas bouger à la recherche de pâturage et d’eau, il n’y a pas de pastoralisme. Depuis les années de sécheresse de 1970 à 2000, pendant une période de l’année (de décembre jusqu’au mois de mai), il n’y a plus de pâturage dans les pays sahéliens. C’est pour cela que les animaux se déplacent dans les pays côtiers où les conditions pluviométriques sont plus favorables. 
Avec la croissance démographique, l’extension des surfaces cultivables, etc., des difficultés énormes se posent au niveau de la mobilité des animaux, dans le cadre de la transhumance. Les pays essaient de faire ce qu’ils peuvent pour encadrer ce système. Mais également la Cedeao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) qui joue sa partition. Il y a des pays qui ont réussi, mais il y en a qui n’y parviennent pas à cause des contraintes très exigeantes mises en place.
Les meilleurs exemples à citer seraient le Mali et le Sénégal. Il y a une entente entre ces deux pays qui se réunissent chaque année à l’entame de la transhumance, pour arrêter ensemble les mesures d’encadrement. Cela se passe très bien.
Hormis ces deux exemples, dans les autres pays l’accent est plus souvent mis sur les textes de loi que sur le dialogue. Quand c’est ainsi, il y a forcément des problèmes. C’est le cas au Bénin voisin, en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Ghana, etc. Dans ces pays, on interdit d’accès telle zone au détriment de telle autre, on fixe des périodes, des taxes, etc. Cela met en conflit les éleveurs et agriculteurs   quand on trace un couloir de transhumance du Bénin au Togo et qu’il n’y a pas de continuité, alors il arrive que les animaux aillent dans les champs. Il doit donc y avoir plus de concertation au niveau régional, ce que la Cedeao recherche. Il existe la loi A/DEC.5/10/98 de la Cedeao qui règlemente la circulation du bétail. Tous les pays de l’Afrique de l’Ouest ont signé cette loi. Mais au plan national, ils définissent d’autres lois qui, très souvent, sont en contradiction avec ce qu’ils ont signé au niveau communautaire. Cela pose problème. C’est le cas du Bénin qui a décidé, en 2016, de réduire les entrées de la transhumance sur son territoire. Ces entrées sont passées de 60 à 13. Il a limité la latitude (où les transhumants ne doivent pas aller). Or, l’animal ne connaît pas les frontières. De fait, dès lors qu’ils traversent ces espaces interdits, cela pose des problèmes : il y a conflits, vols de bétail, etc. 

Quand vous parlez de concertation, quels sont les acteurs qu’elle doit impliquer ?

La concertation doit impliquer au moins quatre acteurs principaux. Les autorités qui fixent les lois, les organisations régionales de producteurs (les pasteurs),   les leaders des éleveurs eux-mêmes et enfin les leaders des agriculteurs. Or, très souvent, lorsqu’il y a concertation, on réunit les éleveurs seuls. Alors qu’il ne peut pas y avoir de concertation avec les éleveurs seuls, étant donné que le problème se pose avec les agriculteurs. C’est une situation que nous déplorons. Il faut que les deux soient ensemble pour qu’il y ait concertation. Par exemple, lorsque vous allez à la réunion de haut niveau sur la transhumance organisée chaque année, vous ne rencontrez que les autorités et les acteurs des organisations professionnelles. Les leaders des éleveurs y sont très peu représentés et les agriculteurs absents. Chaque année, on se rencontre, on arrête des mesures, mais en pratique, sur le terrain, on se retrouve avec les mêmes conflits, très souvent meurtriers. Simplement parce que ces mesures n’ont pas impliqué les agriculteurs qui refusent de les mettre en œuvre.

Est-ce qu’il existe finalement cette plateforme qui devrait faciliter cette concertation ?

Malheureusement, cette plateforme n’existe pas encore. Mais elle doit être créée. Il faut qu’on suscite sa création qui pourra mettre en relation tous les acteurs pour discuter de ce problème, qui devient d’autant plus sérieux que l’insécurité augmente aussi dans la région. La transhumance est obligatoire, mais en même temps, elle est confrontée à des problèmes de loi, à l’insécurité. 

D’aucuns disent que certains pays, à travers leurs textes de loi sur la transhumance, ont tendance à vouloir freiner ce mouvement, en imposant des taxes, etc. Qu’est-ce qu’il en est réellement ? 

Il faut entrevoir la question de la taxation à deux niveaux. Le premier niveau, c’est qu’il y a des pays qui mettent des taxes pour permettre aux autorités et aux communes, etc., de gérer cette question de la transhumance parce que cela a un coût. Pris sous cet angle, il n’y a aucun problème. C’est, par exemple, le cas du Togo. Le deuxième niveau, c’est qu’il y a effectivement des pays qui mettent les taxes dans l’objectif de freiner au maximum les transhumants. Plus on va mettre de taxes, plus ça va les “emmerder” et moins ils viendront. C’est le cas par exemple de la Côte d’Ivoire. Dans ce pays, même pour le pâturage il faut payer, et il faut aussi payer pour se déplacer. Payer à l’autorité administrative, à l’autorité traditionnelle, au chef de terre, etc. Il y a tellement de “corridors” où il faut payer. Tout cela dans l’objectif de freiner la transhumance et non dans celui de gérer la question. C’est la même chose au Bénin. Si on exige un paiement de 5 000 F CFA par tête, et qu’il n’y a que cela à régler, on le sait et on est tranquille. Mais il se trouve qu’il n’y a pas que cela à payer : 5 000 F CFA à la frontière et ça va continuer ; au fur et mesure du trajet, toutes les autorités locales vont réclamer des taxes.  Tout cela fait désordre.

Comment résoudre définitivement les problèmes qu’engendre la transhumance ? 

D’abord il convient de préciser que la transhumance ne pose pas que des problèmes. Elle apporte au contraire plus d’avantages économiques que de problèmes. Le fait est qu’on médiatise beaucoup plus les problèmes. Mais ce que la transhumance apporte aux populations locales, aux collectivités territoriales, à l’économie locale est bien plus important que les problèmes que la transhumance pose. Mais on ne médiatise pas assez cela.
Pour régler le problème, il faut l’évaluer et le présenter aux populations des collectivités territoriales dans un cadre de dialogue. C’est ce que nous avons fait au Nord Togo. Au point où ce sont les populations elles-mêmes qui facilitent l’arrivée des transhumants. Parce que la transhumance génère des activités économiques qui bénéficient aux ménages, aux populations, aux collectivités territoriales. Et je le redis, si on veut régler le problème, il faut beaucoup de sensibilisation. 

Pensez-vous que les pays côtiers sont ceux qui ne travaillent pas dans le sens d’une transhumance apaisée dans la région ?

Dans certains pays, la vision est de mettre fin carrément à la transhumance, comme par exemple au Nigeria. En avril 2018, ce pays a co-organisé avec la Cedeao, une grande rencontre sur la transhumance à Abuja à laquelle nous avons pris part. Je vous cite le ministre nigérian de l’Agriculture qui s’occupe de l’élevage également, et qui a fait un discours à la clôture : « La transhumance est interdite au Nigeria. À partir de maintenant, on va faire des ranchs, etc. ». Mais, je veux dire qu’aucun pays ne peut interdire la transhumance. Il faut qu’on se le dise, et c’est la réalité. Ni les lois, ni la force ne peuvent mettre fin à la transhumance dans aucun pays, parce que lorsque l’animal n’a pas à manger, il se déplacera nécessairement. Ou bien on tue tous les animaux, ou alors on règle cette question. En clair, ce n’est pas tant parce que les éleveurs ou les animaux veulent se déplacer qu’ils le font, mais c’est parce qu’ils sont obligés de le faire. On est dans un espace communautaire qui est réglementé. Il serait bien qu’on inscrive la question de la transhumance dans les problèmes à régler au niveau de la Cedeao. C’est à ce prix que les pays pourront s’en sortir. Mais dire qu’on va interdire la transhumance, je crois qu’on créera plus de problèmes dans notre espace. Les éleveurs sont aussi des citoyens de la région. Ils ont les mêmes droits que tout le monde. Toutefois, si leurs droits empiètent sur les droits des autres, il revient aux autorités de trouver le juste milieu pour régler la question, en relation bien entendu avec les acteurs. 

*APESS : Association pour la promotion de l’élevage au Sahel et en Savane intervient dans treize pays en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, dans l’accompagnement des éleveurs, dans la mobilité du bétail et la facilitation de la transhumance, l’éducation et la formation professionnelle des éleveurs et fils d’éleveurs dans la région.

Elysée Lath

Journaliste - L Inter - Côte d’Ivoire