© photo : Gilles Coulon/Tendance Floue

Le Togo, un modèle à imiter

 

Interview du Dr Pato Pidemnewé Steed

Dr Pato Pidemnewé Steed, vétérinaire et épidémiologiste, point focal transhumance au ministère de l’Agriculture, de la Production animale et halieutique du Togo, a expliqué le modèle de gestion de la transhumance expérimenté dans son pays.

« Tout cela repose sur une volonté politique »

 

À quoi renvoie le terme transhumance ?

Quand on parle de transhumance, nomadisme, même de la sédentarité (à une certaine échelle), il y a la question de la mobilité du bétail qui est au centre de toutes ces définitions. C’est donc le mouvement d’un troupeau d’un point A à un autre B, à la recherche de pâturage et de l’eau. D’un côté, on a les pays sahéliens, plus au nord, et de l’autre, au sud, les pays côtiers. Naturellement, les pays côtiers ont une charge fourragère plus importante. De fait, en saison sèche, ils vont forcément recevoir les animaux en provenance des pays sahéliens qui ne doivent leur salut qu’à ce mouvement qui est la transhumance.

 

Est-ce que la transhumance revêt un enjeu particulier pour le Togo ?

 

Quand on prend les statistiques (je le fais depuis un certain nombre d’années) sur la gestion de la transhumance au Togo, lorsqu’arrive cette période, il y a des animaux en abondance dans les marchés. Tout le long du fleuve, il y a des zones de transit, des marchés (à bétail) intermédiaires. Tous ces marchés sont approvisionnés en grande partie lors de ce mouvement du bétail vers les pays côtiers. Il peut arriver qu’il y ait des animaux fatigués que l’on veut éliminer de la marche. Ça peut être aussi des animaux bien portants, des génisses, des taurillons ou des taureaux, qu’on vend pour peu qu’on ait un besoin d’argent pour assurer certains autres besoins (achat de médicaments, de piles pour alimenter les torches, de nourriture, etc.).

L’éleveur est donc amené à alimenter ces marchés par la vente. D’autres font carrément le déstockage. Ça concerne des animaux dans le troupeau qui ne sont plus utiles en termes de productivité. Ça peut être 10, 20 bêtes. La plupart des troupeaux qui sont reconstitués dans nos pays côtiers proviennent des animaux de la transhumance. Il y a aussi des considérations socio-culturelles dont on ne parle pas assez. Il y a des transhumants qui ont des territoires d’attache, c’est-à-dire qu’ils ont des connaissances, une famille, etc., dans des endroits de telle ou telle localité, qu’ils vont rejoindre et faire pâturer les animaux dans les environs, le temps de les nourrir et de repartir. Tout ce mouvement contribue à améliorer indirectement la santé, la sécurité sanitaire et nutritionnelle de la population.

 

C’est à croire que la transhumance représente beaucoup pour l’économie togolaise et aussi pour le développement de la production nationale de bétail…

 

Bien sûr, et cette réalité, on ne peut pas l’occulter. Le faire serait faire preuve d’orgueil. C’est vrai qu’il y a beaucoup d’autres choses qui se greffent à cela : des parcours qui ne sont pas respectés, des dévastations dans les champs, etc. Pour le Togo spécifiquement, ce qui a véritablement marché, c’est qu’il y a eu des mesures de facilitation de ce mouvement. Parce que nous avons très tôt compris que la transhumance comporte un avantage certain pour nos pays. Dans la philosophie de la décision A/DEC.5/10/98 de la Cedeao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), il est clair que nous sommes dans un grand ensemble où toute la population, où qu’elle se retrouve, devrait trouver une grande quiétude. L’interaction entre le Sahel et la côte devrait être accompagnée par tout le dispositif qui devrait être mis en place par chaque pays pour accompagner ce mouvement. En le disant, ce n’est pas faire la promotion de la transhumance parce qu’on peut se dire qu’à un moment, il pourrait arriver que le mouvement s’arrête. Mais pour l’instant, il faut prendre les dispositions pour identifier formellement les points d’entrée des animaux avant qu’ils ne viennent. Et partager ces points d’entrée avec tous les acteurs. S’il y en a de trop, il faut les réduire au minimum. Il y a des couloirs traditionnels qui existent. Il faut pouvoir les sécuriser, mettre des balises, créer des points d’eau vers les zones d’accueil (territoires naturellement bien garnis en fourrage). Le Togo dispose de trois zones d’accueil. L’idéal, comme je le dis, c’est de faire les couloirs, faire des zones d’aménagement qui conduisent à ces zones d’accueil.

 

Comment le Togo est-il parvenu à mettre en place tout ce dispositif ?

 

Tout cela repose sur une volonté politique. Les preuves ont été dévoilées le 31 juillet dernier (2018) lors du sommet de la Cedeao, qui a été précédé du sommet Cedeao/Ceac. Dans les communiqués de ces deux sommets, vous verrez que la question de la transhumance est revenue à suffisance. Cela veut dire que le portage de cette question est au plus haut niveau. Nous l’avions compris un peu plus tôt. Parce que depuis 4 à 5 ans, la plus haute autorité du pays a dit qu’il y a des dérives et qu’il faut faire le diagnostic pour mettre en place quelque chose. Un proverbe anglais dit que « la meilleure façon d’échapper à un problème, c’est de le résoudre ».

C’est cela qui nous a amenés à élaborer un plan de gestion de la transhumance. Depuis 2007-2008, il a été pris, au Togo, un décret qui crée le Comité de gestion de transhumance, définit ses attributions et désigne les membres qui doivent le composer. Il existe donc le Comité national de transhumance du Togo (CNT) et les comités préfectoraux pour les cinq régions et la quarantaine de préfectures. Les responsables des préfectures sont les présidents des comités préfectoraux de transhumance. Toute question liée au déplacement, à la mobilité du bétail, est gérée par le premier responsable de la préfecture. Les comités sont composés des différents acteurs de la police, de la gendarmerie, des ONG, des chefs traditionnels, des responsables de la communauté peule.

Chaque année, avant le début de la transhumance, il y a un lancement officiel qui est fait pour annoncer que c’est du 31 janvier au 31 mai. Et que le territoire est ouvert à la transhumance. Et cela est diffusé sur toutes les chaînes. On informe sur les dispositions arrêtées à cet effet, de sorte que chacun prenne ses dispositions. Le comité préfectoral se dote des moyens pour faire les patrouilles. Au niveau des points d’entrée, on a les agents qu’il faut, mais aussi, on a les statistiques régulièrement (quotidiennement) sur tout ce qui s’y passe. Quand il y a une situation délétère, l’information nous parvient aussitôt.

Pour les situations de dévastation de champ, elles sont réglées à l’amiable. Il existe au niveau des préfectures, un fonds pour régler ces problèmes. S’il y a des personnes qui sont blessées, elles sont prises automatiquement en charge avant même que la famille ne soit informée. Tout cela est prévu dans le plan opérationnel de gestion de la transhumance. Ce plan, nous l’adaptons chaque année. Nous clôturons en mai, et en juin-juillet nous faisons la réunion-bilan. Nous tirons ainsi les leçons de ce qui a marché et ce qui n’a pas marché, pour pouvoir les corriger la campagne prochaine.

 

Le fait d’avoir décentralisé le mode de gestion de la transhumance y est pour quelque chose dans son efficacité ?

 

Justement, tout n’est pas centralisé. L’État central ne gère pas directement la transhumance. Par contre, c’est lui qui organise tout, définit les responsabilités avec un cahier des charges bien clair. Lorsque survient une situation, en fonction du niveau d’importance, on sait à qui rendre compte, qui doit prendre la décision, etc. Chaque entité impliquée est responsable de ce qui relève de sa compétence. Du coup, personne n’a droit à l’erreur.

 

Est-ce qu’ici au Togo, les couloirs de transhumance sont clairement identifiés et sécurisés ?

 

Les couloirs sont des couloirs traditionnels. La nature a ainsi fait les choses. Depuis toujours, les animaux ont emprunté ces couloirs. Il se trouve que chez nous, la terre appartient à la collectivité, donc il y a un travail préalable à faire. Il s’agit de réunir ces collectivités pour dire, pour l’intérêt de la nation, vous devez céder votre parcelle pour le passage des troupeaux à certaines périodes de l’année. C’est après avoir levé ces préalables qu’on passe à la pose des balises. Tous les couloirs ne sont pas balisés pour le moment parce que c’est laborieux, et ça demande beaucoup d’argent. Cependant, il faut préciser que la plupart des couloirs sont vraiment matérialisés. Ce qu’il faut ajouter, c’est que toutes les zones ne sont pas des zones de transhumance. Et la plupart des dégâts qui arrivent sont causés par certains éleveurs qui ont voulu forcer pour aller dans une zone qui n’est pas dédiée. Dans les pays côtiers, la zone maritime, par exemple, n’est pas une zone de transhumance.

 

Sur ces couloirs traditionnels qui existent, quels sont les aménagements particuliers qui ont été faits dans le cas du Togo et qui font de ce pays un modèle ?

 

Notre particularité, ce sont les missions que nous organisons dans les pays de départ. Ça fait quatre années successivement que nous conduisons une mission dans les autres pays, après que nous avons terminé la campagne de transhumance ici au Togo. Cette année, nous sommes allés au Ghana, au Niger, au Bénin, au Mali, au Burkina Faso, qui sont des pays de départ de la transhumance pour notre pays. Nous sommes allés leur présenter le dispositif mis en place cette année pour gérer la transhumance.

L’année dernière, le Bénin nous a emboîté le pas dans le cadre des missions. Le Ghana est venu voir ce que nous faisons concrètement sur le terrain. Le fait que nous nous déplaçons vers les autres pays, ces derniers perçoivent l’importance que nous accordons à la question de la transhumance. Ainsi, ils se voient contraints de respecter les conditions que nous leur avons présentées. À nos réunions-bilan, nous invitons le Réseau des éleveurs d’autres pays pour faire, eux aussi, des présentations. On a même élaboré des mémorandums d’entente entre les pays (Togo-Ghana) et on en entrevoit entre le Togo et le Bénin, dans un but de partage d’informations.

Quand une situation ne va pas, on essaie de partager l’information. Par exemple sur l’harmonisation des taxes d’entrée, les dates de transhumance… Vous verrez que le Togo a ses dates, le Bénin également, pareil pour la Côte d’Ivoire, etc. Il faut qu’on parvienne à harmoniser tout cela, de sorte que là où la transhumance est susceptible de créer des problèmes, qu’on ne force pas et qu’on soit consensuels là-dessus.

Il faut que les pays sahéliens viennent se rendre compte de la situation que nous endurons aussi. De notre position, il est aisé de dire ce que nous disons, parce que nous avons visité d’autres pays, nous avons vu leurs réalités. Ce n’est pas le cas pour beaucoup d’autres pays. De sorte qu’ils ne comprennent pas pourquoi les animaux doivent obligatoirement se déplacer. La raison, c’est parce qu’au Sahel, il n’y a rien du tout. Les animaux doivent se nourrir. Si les gens voyagent dans ces zones, ils comprendront qu’ils doivent partager ce qu’ils ont avec les autres pour sauver certaines situations.

Le plus important, c’est de ne pas être radical. Parce que l’éleveur, lui, est animé d’un sentiment de survie : « Les animaux doivent manger. Que faire ? ». Et parfois, il préfère perdre sa vie plutôt que de regarder ses animaux mourir.

 

Au Togo, comment se fait la taxation sur la transhumance ?

Au départ, pour entrer au Togo, il fallait payer par tête de bovin 5 000 F CFA. En plus, il fallait payer 500 F CFA par préfecture traversée (ces fonds reviennent aux communes). On a décidé depuis quatre ans qu’il fallait payer une seule taxe à l’entrée : 5 000 F CFA par tête et vous allez jusqu’à la zone d’accueil pendant les quatre, cinq mois que dure la transhumance. L’année dernière, le Bénin a essayé de faire la même chose. Le principe n’est pas tant la collecte de fonds. Parce que quand vous considérez ce que le comité national et les différents comités préfectoraux dépensent, on en était l’année dernière à 112 millions F CFA. Nous ne faisons pas des recettes de 112 millions F CFA à partir des taxes que nous prélevons sur le bétail. D’ailleurs, on ne parvient pas à identifier le nombre exact de têtes. Donc c’est finalement un montant estimatif qu’ils paient.

Au-delà de tout cela, il ne faut pas occulter le fait que les effets du changement climatique commencent à se faire ressentir dans les pays côtiers aussi. La superficie cumulée de nos zones d’accueil faisait 84 000 hectares. Nous sommes aujourd’hui à 25 000/30 000 hectares. À un moment donné, on sera obligés de décourager un tant soit peu les transhumants, pas de mettre fin au mouvement, parce qu’il va toujours exister.

 

Avec toutes ces facilités qu’offre le Togo, combien de têtes de bétail entrent chaque année sur le territoire ?

 

Officiellement, on enregistrait auparavant 100 000/150 000 têtes de bovins par an. Par rapport à notre capacité d’accueil qui se réduit, on a estimé qu’on ne pouvait pas recevoir plus de 50 000 têtes. C’est à partir de là qu’on a commencé à réduire les points d’entrée, à intensifier le dispositif sécuritaire. Maintenant, officiellement, on est autour de 30 000/37 000 têtes qui entrent par an.  

 

Qu’est-ce que cette activité représente dans la formation du PIB du pays ?

 

C’est difficile de le quantifier parce que le secteur n’est pas formalisé. Sur les deux dernières années, on a essayé d’introduire l’Office togolais des recettes dans la perception des taxes, mais il s’est confronté à la difficulté de se déplacer dans la brousse pour déterminer le nombre de têtes à taxer. Ce sont les agents communaux qui vont faire la perception, mais il y a un compte de l’État au Trésor qui reçoit les fonds collectés qui sont également logés dans un compte dédié à la transhumance.

 

Quelle alternative aujourd’hui face à la réduction des zones d’accueil des transhumants ?

 

Les six pays sahéliens bénéficient du Projet régional d’appui au pastoralisme au Sahel (Praps). Ça fait beaucoup d’argent. Mais beaucoup de choses aussi sont faites dans ce cadre, notamment dans la composante santé animale. Il y a aussi les infrastructures, la gouvernance, le dialogue, etc. Depuis quatre ans, les pays côtiers se sont demandé s’il n’était pas possible d’envisager un projet à leur intention aussi. Et aujourd’hui, chaque pays a son projet, le Pridec (Programme d’investissement pour le développement de l’élevage et du pastoralisme dans les pays côtiers). Mais le portage pose problème. Jusqu’à ce jour, nous n’avons pas encore trouvé de bailleur. Nous sollicitons la Banque mondiale à cet effet.

Elysée Lath

Journaliste - L Inter - Côte d’Ivoire